mardi 28 mai 2013

Le curé Lavergne racontait une anecdote concernant la partisanerie politique.

Après l'élection fédérale d'octobre 1935, gagnée par Mackenzie King et le Parti Libéral, le curé Édouard-V. Lavergne de Notre-Dame-de-Grâce eut, dans la Bonne Nouvelle, une réaction plutôt laconique et il préféra raconter une anecdote expliquant ses comportements face à la partisanerie. Voici ses propos, à peine modifiés :

"Lors de l'élection fédérale, le 14 octobre dernier, avant les conseils généraux sur l'honnêteté des élections, j'ai dit à mes paroissiens, la veille du scrutin : "Votez demain d'un côté ou de l'autre, ça m'est absolument indifférent, pour cette raison très simple que l'un et l'autre parti ne sont que les deux bras d'un même corps, monstrueux et gigantesque que, chez les puissances d'argent, on appelle la Haute Finance, que Pie XI a dénoncé sous le titre de dictature économique et que nous connaissons mieux sous le nom honni des "trusts"." Parce que j'ai dit ça et qu'on ne pouvait pas me dire que j'étais bleu, tout de suite on m'a rangé dans le parti "Stevenniste", auquel je n'avais jamais pensé.

Et le soir de l'élection, une "picasse" quelconque m'appelait au téléphone vers minuit pour me dire: "Un vote pour King, c'est un vote pour Taschereau. Vive Taschereau!" Taschereau ou un autre, que m'importe si le même esclavage doit peser sur les intelligences et sur toute notre armature économique! Quand même je dirais que je ne suis inféodé à aucun parti par intérêt personnel, je perdrais mon temps. On ne me croira pas.

(J'éprouve) une certaine humiliation et comme un frisson de colère au fanatisme étroit, stupide qui a gâté les premières années de ma jeunesse. En ce temps-là, nous n'avions pour nous renseigner que deux journaux. Au service des bleus (Conservateurs): "Le Courrier du Canada". Au service des rouges (Libéraux): "L'Électeur".



Dans ma famille "L'Électeur" seul trouvait place. Autant que je puis me rappeler, je n'en vois pas d'autre étalé sur la table où nous venions de prendre le repas du soir. Mon père recevait et lisait "La Vérité" mais je n'étais pas à l'âge de m'y intéresser, c'était à mes yeux un journal trop savant; d'ailleurs il ne venait qu'une fois par semaine. Mais tous les soirs, je lisais sans y manquer "L'ÉLECTEUR", presque avec plus de ferveur que si c'eût été la parole de l'Évangile: je m'en imprégnais profondément. Et le soir encore, mes leçons apprises, mes devoirs finis, je m'assoyais près du poêle et j'écoutais ma mère qui, d'une belle voix musicale, un peu chantante mais chaude, rendait à mon père assis en face et immobile le service que ses yeux fatigués lui refusaient. Et j'avais plaisir à entendre de nouveau ce que je venais presque de lire.

Autant que je puis me rappeler, toute ma famille, à tous les degrés, était rouge. Dans le passé, mon père élevé à la même enseigne avait mené des campagnes électorales. En récompense, le parti l'avait nommé régistrateur du comté. On dit qu'il jouissait d'une voix puissante et que son éloquence populaire avait le don de convaincre et de soulever un véritable enthousiasme qui, à la différence des enthousiasmes d'aujourd'hui, n'était pas payé.

Il y avait aussi les amis "rouges" imperméables qui fréquentaient notre maison. Je me rappelle y avoir vu Sir François-Xavier Lemieux qui venait avec toute sa famille passer les vacances dans une grande maison près du Pont de la rivière du sud. Presque chaque jour, je le voyais en conversation avec mon père. Je n'aurais pas pu dire s'il était député, ni en quel comté; mais je savais par "L'Électeur" qu'il était un des "as" du parti. Je me souviens que je le regardais avec une sorte de crainte révérentielle. Sa figure ravagée par la petite vérole, son épaisse chevelure grisonnante, sa haute et svelte stature évoquaient en mon imagination l'idée d'un dieu puissant. D'autres bons rouges glorifiés aussi par "L'Électeur" venaient chez nous. Je me rappelle Charles Langelier et son frère François.

Un jour, qui m'a laissé des impressions qui sont longues à effacer, nous eûmes la visite de l'Honorable Honoré Mercier, premier Ministre de la Province, chef du parti libéral. Ce fut un grand jour. Je me rappelle qu'on avait mis le pavillon comme pour la visite de l'Évêque et la Procession du Saint Sacrement. Il y eut un grand festin qui sentait bon dans toute la maison. Relégué à la cuisine avec mes frères, je m'efforçais de regarder par la porte entr'ouverte pour voir manger ceux que "L'Électeur" appelait les grandes figures du parti, et que je croyais sincèrement les seuls grands hommes du pays.

À force de le lire dans "L'Électeur" et de l'entendre dire, une conviction avait poussé en mon esprit des racines profondes que je n'ai jamais pu détruire complètement. C'est que les rouges avaient pour eux tout le bon sens, toute l'intelligence, tout le patriotisme, toute la vertu, et que les autres, les bleus, n'étaient que de malheureux rachitiques, une sorte de sous-produit de la race qui circulaient en liberté parce que l'asile de Beauport ne pouvait les recevoir tous et que quelques-uns devraient partir bientôt pour les travaux forcés en exil.

Mais un jour, devant mes yeux prêts à pleurer, tout cet échafaudage de grandeurs et de surhomme croula. C'était en 1896. Mon père torturé par un cancer se mourait. Déjà il avait été administré. Le 27 décembre était un dimanche. À la grand'messe, le vieux Curé lut d'une voix un peu chevrotante une lettre de l'évêque Mgr Bégin, qui condamnait "L'Électeur". Au retour de la messe, encore tout ému, ne sachant à qui donner raison, hésitant entre le journal, que j'avais fréquenté tous les jours de ma jeunesse, et l'évêque que je n'avais pas vu souvent, j'allai au lit de mon père et lui communiquai la nouvelle. Il me regarda avec des yeux que la fièvre ne parvenait pas à allumer et me dit dans un souffle. "Ça n'est pas trop tôt!" Je restai stupéfait. Ainsi donc mon père avait évolué: il n'avait plus la même admiration, mais il n'en avait rien dit.

J'avais dix-sept ans. À partir de ce moment, je travaillai par cette porte ouverte à fuir le fanatisme partisan qui était en train de me crétiniser sans que je m'en doute, comme il en a crétinisé tant d'autres qui ne sont pas guéris et ne guériront jamais, hélas! Je commençai à croire que les rouges n'avaient pas tout le bon sens, ni tout le patriotisme, ni toute la vertu. Laurier, la grande idole d'alors, me parut moins grande : sa statue chancelait devant mes yeux.

On comprend à lire ces souvenirs pourquoi dès le début j'ai donné une fervente adhésion à un journal libre comme "L'Action Catholique". On comprend aussi que j'éprouve une sorte d'impatience à me voir classer dans un parti ou dans l'autre. Parce que je ne suis pas rouge à lécher toutes les verrues du parti, il faudrait que je sois bleu ?

Ce qui m'afflige, et parfois ce qui m'irrite, c'est de voir tant de braves gens toujours au même point où j'étais à dix-sept ans. Dans ce temps-là, nous avions au moins pour excuse de n'avoir pas d'autre source de renseignements que "L'Électeur". Eux ont passé de "L'Électeur" au "Soleil" et ils y sont restés. Ils n'ont pu monter jusqu'à "L'Action Catholique" et apprendre à respirer l'air de la liberté. Et comme si "Le Soleil" et "L'Événement" ne pouvaient suffire à achever leur abrutissement, les grands hommes du parti ont inventé "La Bataille", un des journaux les plus voyoux que l'on puisse imaginer.

Plaignons sincèrement ceux qui sont toujours à croire des écrivailleurs aussi faux que lâches qui n'osent même pas mettre leurs noms au bas de leurs mensonges et de leurs injures. C'est en vain que l'on essaie de démontrer la fourberie, la couardise du "Soleil", de "L'Événement" et des autres, ces malheureux n'entendent rien : ils ne veulent ou ne peuvent rien comprendre.

É.-V. L., ptre."

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