J'ai reçu quelques demandes afin de publier le sermon du curé Édouard Lavergne prononcé à l'église Notre-Dame-de-Grâce, à la veille de l'élection provinciale de 1935. Il semble que ce soit un discours célèbre et révélateur de l'époque, qu'il aurait dû être facile de trouver dans une version complète. Malheureusement, sur internet, je ne l'ai pas retrouvé. Je copie donc les extraits qu'on trouve sur des panneaux de l'Exposition permanente de NDG au Centre communautaire.NOTE du blogueur : Le texte complet peut maintenant être lu en cliquant ici
"Mes frères,
Je vous ai promis dimanche dernier que je vous dirais aujourd'hui comment voter.(...)
Ce n'est pas ma coutume d'avoir peur de dire ce que je crois mon devoir de dire, quelques conséquences ennuyeuses il puisse m'en arriver. (...)
Votez comme des hommes libres...
D'abord je vous demande de voter comme des hommes libres et non pas comme des esclaves à la chaîne qui suivent sans savoir où on les mène. Inconscients, abrutis, ils s'en vont traînant leurs chaînes sans chercher le moyen de s'en libérer. C'est à ce degré d'abêtissement, de soumission animale que l'esprit de parti a réduit un trop grand nombre d'électeurs catholiques, Canadiens-Français, et auquel il voudrait abaisser tous les autres. (...)
Un homme intelligent doit s'informer des motifs qui commandent
son action et celle des autres. Un homme libre ne se détermine pas à agir par
passion, mais par un acte de volonté que son intelligence a éclairée, qu'elle
détermine et qu'elle guide dans le développement de l'action, jusqu'au but à
atteindre. Aujourd'hui, il y a pour agir avec intelligence et liberté des
raisons non seulement de fierté humaine, mais d'ordre patriotique.Votez en patriotes...
Il s'agit du régime qui nous écrase à Québec dont il faut régler le
compte. (...)Toute la controverse est sur le terrain économique et il ne faut
pas permettre qu'on l'en sorte. Il ne s'agit pas de savoir si les bleus ou les
rouges vont l'emporter, mais si nous allons continuer à subir le joug
matérialiste des puissances de l'argent. Il s'agit de savoir si la Province de
Québec va continuer à se priver et à priver ses vieillards des bienfaits de la
pension de vieillesse auxquelles s'opposent des compagnies d'assurance dont est
directeur un chef du Gouvernement. Il s'agit de savoir si notre race va
continuer à végéter dans la pauvreté, parce que le régime profite des trusts qui
nous pressurent et nous volent au bas mot un milliard par année. Il s'agit de
décider par des élections honnêtes, si le chantage et toutes les formes et tous
les procédés de la corruption électorale vont rester dans nos moeurs, vont
continuer à souiller et à déshonorer notre vie nationale, et à pousser notre bon
peuple hors de la voie que le Bon Dieu lui a tracée pour atteindre la haute
mission de ses destinées providentielles. (...)Dans une institution que je ne puis nommer, mais je sais ce dont je parle, on a forcé les supérieurs à se priver d'un excellent professeur parce qu'il n'était pas à genoux devant le régime. (...)
Enfin, hier encore, le Chef du Régime lui-même signifiait par
téléphone au Recteur de l'Université Laval que cette institution en porterait
les conséquences si tel prêtre ne supprimait pas la conférence qu'il doit
prononcer à la radio, cet après-midi pour «l'Heure Catholique». (...)C'est pourquoi je vous dis : votez lundi non seulement en homme libre, conscient de sa dignité, non seulement en patriote qui veut le bien de sa race, l'honneur et la
postérité de son pays, mais votez en bons chrétiens.Votez en bons chrétiens...
Son Éminence Benoît XV écrivait «C'est sur le terrain économique que le salut
des âmes est en péril.» (...)Or tout le terrain économique s'effondre, nos populations s'y enfoncent dans une misère et une oisiveté sordides. Après 1931, nous avions espéré que, revenu au pouvoir, le régime allait entreprendre quelque chose pour sortir de leur oisiveté forcée dans laquelle croupissent nos hommes et nos jeunes gens, mais il n'a rien fait que de maintenir les trusts et d'assurer leur développements. (...)
Des centaines de jeunes gens croupissent dans nos prisons pour le vol de quelques paquets de cigarettes, tandis que les magnats des trusts, condamnés par trois tribunaux se remboursent à même le public de leurs frais et amendes. Ils continuent de nous voler... et le régime n'a pas renoncé à les protéger. (...)
Voilà, mes frères, des situations anormales qui doivent cesser, des crimes contre vous et vos enfants que vous avez le devoir de châtier, de faire cesser. (...)
Je termine...
J'ai cru de mon devoir de vous dire ces choses. Il ne me paraît pas sage ni conforme à mes obligations que, chargé de vos âmes, je laisse les bagoulards de Comités électoraux ou les orateurs stipendiés de la radio, former vos consciences pour l'accomplissement de vos devoirs civiques. J'en ai le droit et le devoir autant que de diriger vos consciences dans le domaine religieux. Car, entre vos devoirs d'électeurs et vos devoirs de chrétiens, il n'y a pas de cloison étanche, il n'y a pas d'abîmes. Des rapports de très intimes dépendances les rattachent les uns les autres. (...)
Ainsi soit-il."
Le jour du scrutin, les Libéraux de Louis-Alexandre Taschereau (photo) étaient reportés au pouvoir. Le premier ministre répliqua au curé Lavergne. Mais en mai 1936, les audiences du Comité des comptes publics vérifièrent les comptes de l'État et Maurice Duplessis mit à jour des scandales au gouvernement. En juin, Taschereau démissionna et fut remplacé par Adélard Godbout. En août 1936, un scrutin précipité porta au pouvoir l'Union Nationale de Maurice Duplessis.Michel.
(Merci à la famille Lavergne pour la photo du curé Lavergne.
Merci à l'équipe de l'Exposition.)
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