"Vous le dirai-je? J'ai été pendant quelques jours comme absourdi par la multiplicité et la diversité des témoignages d'attachements et de sympathies auxquels j'étais loin de m'attendre, qui me sont venus même du dehors de la paroisse.
Mais je ne veux pas insister. Souvent, je vous ai parlé de la nécessité de surnaturaliser notre vie en reportant tous nos actes à Dieu. Or, l'un des sentiments qu'il souhaite le plus voir monter de nos coeurs, c'est la reconnaissance.
Aussi, je voudrais en terminant auprès de vous ma mission de curé vous exhorter à surnaturaliser ce sentiment dont vous venez de me donner un témoignage si éclatant et si touchant.
Saint Bernard nous a laissé des chrétiens de son temps ce portrait peu flatteur: "Empressés à demander, impatients aussi longtemps qu'ils n'ont pas reçu, ingrats dès qu'ils sont exaucés."
Est-il téméraire de penser que plusieurs d'entre nous peuvent se reconnaître à ces traits ? Nous demandons beaucoup et nous remercions peu. La reconnaissance est cependant une dette d'honneur, un besoin des coeurs nobles et délicats. Vous pouvez vous en convaincre aisément en songeant au déshonneur irréparable qui flétrit l'ingratitude: en vous rappelant la sévérité de nos propres jugements contre nos obligés quand ils négligent de nous remercier, et la peine que nous ressentons de leur indifférence et de leurs oublis. Aussi est-ce avec tenacité que nous leur fermons en retour notre coeur et notre main! Au contraire, notre coeur nous porte à renouveler et à multiplier nos bienfaits en proportion de la reconnaissance qui nous en est témoignée.
Dieu a droit à nos remerciements plus qu'aucun autre bienfaiteur. Ses faveurs tombent de plus haut, ses dons surpassent les bienfaits que peuvent nous prodiguer les hommes.
Les dons de Dieu nous les recevons toujours gratuitement, puisque nos services ne peuvent être à Dieu d'aucune utilité.
Le reconnaissance ouvre le coeur de Dieu à de nouvelles largesses et l'ingratitude arrête dans sa main les grâces que cette main allait répandre... Conduite qui n'est point de sa part effet de rancune ou de vengeance, qui ne sont là que sentiments humains.
Mais, Dieu aime l'ordre qui est justice et vérité. Or, l'ordre veut que la reconnaissance soit récompensée par la multiplication des bienfaits dont elle apprécie la valeur et que l'ingratitude soit punie par le refus de faveurs qu'elle ne sait ni estimer ni mettre à profit.
Et cette reconnaissance envers le Bon Dieu doit se manifester non seulement quand les choses nous favorisent dans l'ordre temporel, mais même quand il nous en arrive de désagréables. C'est souvent entre les mains de Dieu un moyen de nous ramener sur le chemin du Ciel dont nous étions peut-être en train de nous détourner.
Dans la vie de Saint François d'Assise, il est rapporté une conversation qu'il eut avec son compagnon de route le Frère Léon (illustration). Je cite la dernière partie. Frère Léon demandait à Saint François de lui expliquer où il pourrait trouver la "joie parfaite!"
Et Saint François lui répondit:"Supposons que, poussés par la faim et le froid, et l'approche de la nuit, nous frappions à la porte du couvent suppliant avec des larmes le frère portier de nous laisser entrer pour l'amour de Dieu, et supposons que le frère se fâche, s'élance sur nous avec un bâton, nous saisisse par le capuchon, et nous jette à terre, nous roule dans la neige, et nous frappe!Avouons que nous avons du chemin à parcourir avant d'en arriver à de tels sentiments."
"Eh bien! Si nous supportons cela patiemment et gaiement en songeant aux souffrances de N.-S. J.-C., en nous disant combien c'est une bonne chose pour nous de souffrir par amour pour lui, c'est en cela que consisterait la joie parfaite.
"Par-dessus toutes les grâces et tous les dons du Saint-Esprit, que Dieu accorde à ses amis, il y a plus de joie encore à se vaincre soi-même et à supporter volontiers, pour l'amour de J .-C., toute souffrance et toute injustice. Car, de tous les autres dons de Dieu, nous n'avons pas le droit de nous vanter puisqu'ils ne viennent pas de nous, mais de Dieu. Aussi, l'Apôtre dit-il: "Que possèdes-tu que tu n'aies reçu? Et puisque tu as reçu, pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu possédais cela de toi-même?" Mais de nos épreuves, de nos souffrances et de nos croix, nous avons le droit de nous glorifier; et c'est pour cela que l'Apôtre dit encore: « Je ne veux me glorifier de rien d'autre que de la croix de Jésus Christ. »"
Suite et fin bientôt. Coïncidence qui tombait bien, le film "François et le chemin du soleil" était télédiffusé le soir de Pâques, la semaine passée.
Michel.
(Rappelons que notre collaboratrice Simonne Dumont s'est vu offrir un autre trésor, par l'entremise de Liliane Gignac. Cette dernière a obtenu, de la part Jean-Claude Ménard et Mariette Boutet, le document, en parfait état, de ce dernier prône du curé Lavergne dans la paroisse NDG, le 9 novembre 1941, contenant aussi son dernier sermon. Merci aux intervenants qui ont permis cette diffusion.)